14-04-07
Pourquoi ce blog?
En novembre 2005, j'ai obtenu mon DESS Conseiller-e - Médiateur-e en Genres & Sexualités, notamment grace à la soutenance d'un mémoire de recherches intitulé "LESBIENNES DANS LA LUCARNE, une visibilité dans les prismes du genre et du sexe".
Ce Mémoire, j'ai pu le réaliser grace au soutien de quelques personnes mais aussi et surtout grace à un forum que j'avais créé à cet usage.
Depuis novembre 2005, la diffusion de mon mémoire m'a souvent été réclamée, voilà pourquoi, j'ai décidé, ici, d'en livrer une version "light" pour assouvir ces désirs.
Merci par avance de m'en donner votre avis, de faire des commentaires...
Remerciements
Je tiens à remercier ici toutes les personnes qui, par leurs conseils, leurs critiques, leur soutien ont contribué à ce que je parvienne à réaliser ce mémoire de recherche.
Je remercie :
- Martine Gross, Ingénieur de recherche en Sciences Sociales au CNRS, pour tout ce qu'elle m'a apporté par ses critiques et ses propositions,
- Claudine Gobert, Secrétaire du 3ème cycle de la Faculté de Droit et science Politique de Champagne Ardennes pour sa disponibilité, sa patience et ses encouragements,
- Les membres du Forum « The L Word Study », pour leurs réflexions et leur soutien, notamment Raphlex, SexToy, KittyButler, Sweetjane, Amthium et d’autres,
- Mes camarades de DESS pour cette année riche en discussions, échanges et solidarité, notamment Milène pour ses conseils et ses allers-retours au GayKitschCamp pour remplir ma bibliothèque,
- Mais aussi Nath, pour ses relectures, son soutien, et parce que ce n'est pas facile de vivre avec une étudiante au quotidien, ma mère, pour la relecture finale et car sa confiance subjective en mes capacités a toujours été réconfortante,
- Ceux qui, par leurs attentions, ont démontré un intérêt pour mes recherches et ont contribué à m'encourager : Gabriel, Corinne, Sophie, Alexandra, Olivier, Gaël, Loann,
Et surtout, « the last but not the least », un grand, grand merci à Stéphanie S., Journaliste et Militante LGBT, pour son soutien, ses conseils, ses remarques, ses références et ses aides à la réflexion et à la traduction…
Avant-Propos
Il y a quelques mois maintenant que j'ai décidé de travailler sur le premier exemple de représentation de lesbiennes dans une série télévisée, au travers de The L Word, série Etats-unienne, diffusée sur le petit écran français depuis juin 2005.
Si j'ai fait le choix de centrer mon travail sur cette série précise c'est qu'à mon sens elle constitue une « révolution » en étant le premier programme télévisé de fiction consacré à des lesbiennes sans que cela le soit sous un angle dramatisant ou dédramatisant, ni d'un point de vue médicalisant ou psychologisant.
Curieuse, de par le côté exceptionnel d'une série consacrée aux lesbiennes, du traitement réservé aux lesbiennes dans cette série, avec des a priori contradictoires, forgés par les années d'invisibilité lesbienne sur le petit écran, ou le sensationnalisme événementiel des rares émissions traitant de l'homosexualité féminine ; mais aussi par l'enthousiasme - voire même l'euphorie - des premiers spectateurs outre-atlantique et le nombre d'articles lui étant consacrés dans un pays où chaque année naissent vivent et meurent des séries dans l'indifférence la plus totale, je l'ai regardée…
Très vite, je me suis rendu compte que mon travail était « orphelin », la réflexion sur les représentations des lesbiennes à la télévision semble n'avoir jamais été abordée auparavant. Devant si peu de sources bibliographiques, loin de douter du bien fondé de mes recherches (mon sujet était-il intéressant pour n'avoir jamais suscité de recherche?), ce même manque évident de travaux sur le sujet m'a motivée et m'a donné envie d'apporter ma modeste contribution à la réflexion sur la mise en visibilité lesbienne.
De plus, j'entretiens avec mon sujet des relations étroites pour diverses raisons et sous différents aspects. D'abord, en 1994, j'ai déjà réalisé un mémoire de Maîtrise sur la télévision, m'intéressant alors aux programmes « familiaux » de l'usine AB Productions (Dorothée, Hélène et les Garçons…) et à leur impact sur les enfants. Après des études de Cinéma et d'Audiovisuel, de Communication et de Sciences de l'Education, les questions liées à l'image et aux « mass media » m'ont toujours passionnée. De plus, lesbienne et investie durant quelques années dans le militantisme associatif gay et lesbien, tout ce qui est relatif à la médiatisation gaie et plus particulièrement lesbienne me touche de près.
Si cette implication peut se révéler être un avantage indéniable, elle peut être aussi un handicap. En effet, les objets de recherche dont nous sommes les plus proches ne sont pas nécessairement ceux que l'on analyse le mieux… Pour autant, j'ai essayé, autant que faire se peut, de ne pas me laisser aveugler par mes « prises de position » et d'analyser le phénomène avec recul, m'appuyant sur divers regards croisés grâce notamment à la mise en place d'un forum de discussion sur internet (http://thelword-study.forumactif.com ). Ce forum d'études sur les représentations des lesbiennes dans la série The L Word, mais aussi du traitement des notions de genre et de sexualité m'a permis de confronter mes points de vue à ceux d'autres personnes et de m'enrichir de perspectives nouvelles.
Véro Leturque
Introduction
Peu de travaux ont été consacrés à la place des lesbiennes à la télévision : c’est un point que j'ai d’ores et déjà souligné dans l’avant-propos de ce mémoire. C’est l’une des raisons pour lesquelles j'ai décidé de travailler sur le présent sujet. L'objectif étant de comprendre les logiques et les schèmes des représentations de l’homosexualité féminine dans une série de fiction et d'en profiter pour dresser un panorama des représentations de lesbiennes à la télévision française.
Pour Larry Gross, les médias participeraient à « l’annihilation
symbolique des gays et des lesbiennes, en les stéréotypant, en n’en donnant que
rarement une image réaliste ou en ignorant tout simplement leur existence »[1].
Son point de vue peut paraître extrême et pourtant en se penchant de plus prés sur la réalité télévisuelle on ne pourra que constater que la télévision a longtemps ignoré, voire invisibilisé les homosexuels en général et les lesbiennes en particulier, pourtant, ne pas parler de l’homosexualité, c’est exclure de la sphère publique une partie (estimée de 5 à 10% de la population globale) du réel social qui la compose. Certes, si l'on considère l'homosexualité de l'unique angle sous lequel on se plait à le confiner de la sexualité, on en vient à dire que cela est du registre de la sphère privée. Cependant, et c’est bien là que le bât blesse, dès lors que l’hétérosexualité investit quotidiennement l’espace public, pourquoi l’homosexualité ne pourrait aspirer à y avoir accès elle aussi?
Pourquoi travailler sur la
représentation des lesbiennes et non des homosexuels de manière plus générale?
Depuis 1999 et l'institution de la loi sur le Pacte Civil de Solidarité, la « communauté homosexuelle » s'est trouvée largement médiatisée en raison de ses demandes égalitaristes (mariage, adoption…). Une médiatisation, voire surmédiatisation, aux formes et conséquences diverses qui sort de l'ombre une partie de la population que la télévision niait, on l'a vue précédemment. Le terme de « communauté homosexuelle » rassemble les lesbiennes et les gays qui se sont longtemps vus privés de droits et ostracisés en raison de leur identité sexuelle.
Dans ce groupe, les lesbiennes se voient doublement
ostracisées : une première fois de part leur statut de femme (individu sous-citoyen
d'une société sous domination masculine) et leur statut d'homosexuelle (sous-citoyen
d'une société hétéronormée).
Le « sujet républicain […] n'est pas l'individu
abstrait de l'universalisme mais le sujet masculin blanc hétérosexuel français. »[2]
Les lesbiennes ont été largement occultées dans la culture et l'histoire, « quand il est mentionné par les historiens, le lesbianisme est souvent dénaturé, réduit à sa dimension soit sexuelle, soit affective, à l'inverse de la pédérastie reconnue socialement dans la civilisation gréco-romaine, par exemple. Aujourd'hui même, l'occultation médiatique du lesbianisme est fréquente. »[3]
Il m'est donc apparu important de voir comment ce groupe de « sous-sous-citoyen » pouvait être représenté sur la forme et sur le fond, sous l'œil des caméras et ainsi exposé aux spectateurs passifs que sont souvent les téléspectateurs.
Pourquoi préférer le terme
« lesbienne » au terme « homosexuelle »?
Si le mot « lesbienne » est apparu au Moyen-âge à propos de Sapho, la poétesse de Lesbos - qui donnera donc deux dénominations pour qualifier les amours entre femmes, « lesbienne » et « saphique » - ce n'est qu'au XIX° siècle qu'il réapparaît pour cette fois qualifier la « tribade ». Le mot est alors chargé de connotation psychiatrique dans une société religieuse, conservatrice et moralisatrice où l'homosexualité (sexualité sans fins reproductives) est contre-nature et donc psychiatrisée.
Dans les années 1970, à l'heure des mouvements féministes et homosexuels qui secouent une France jugée trop conservatrice, les militantes féministes homosexuelles vont s'approprier le terme de « lesbienne », le vidant de son poids psychiatrique pour le charger d'un sens politique. « Lesbienne » est donc préféré au terme « homosexuelle » qui qualifie la simple préférence pour les personnes de même sexe.
Et puis, vers la fin des années 1980, « le lesbianisme […] perd un peu de sa dimension politique et se trouve subsumé dans l'homosexualité "gay et lesbienne". »[4]
Les « cultural studies » ou « gender studies » sont majoritairement anglo-saxonnes, loin de nos « universités straight »[5], du fait de l'absence de genre de leur langue, « homosexual » n'ayant pas de féminin, le terme « lesbian » est le terme usité pour qualifier la tribade, la saphique, etc…
De nos jours, le terme venu de la langue anglo-saxonne « gay » qualifie l'homosexuel qui s'auto-définit ainsi, qui « s'assume » pour reprendre un terme à la mode d'une époque où le « coming-out » est une sorte de rite de passage tribal qui va faire sortir de l'ombre, du « placard », de sa chrysalide, l'homosexuel affranchi. De la sorte, le mot « lesbienne » peut tout à fait revêtir ces mêmes attributions selon qu'il est utilisé en auto-définition ou bien en définition d'autrui.
A mon sens, dire « je suis lesbienne » n'a pas la même charge émotionnelle que dire « je suis homosexuelle » ou d'entendre dire « elle est lesbienne ». Dans « je suis homosexuelle », j'entends ce qu'entendaient les militantes lesbiennes des années 70 : « mes préférences affectives et/ou sexuelles vont vers les femmes ». Derrière « elle est lesbienne » et selon le ton utilisé, peuvent se cacher moultes connotations plus ou moins péjoratives, crues ou politiques : « lesbienne / gouine / brouteuse » ou bien « lesbienne / féministe / militante / révolutionnaire ».
Pour ma part, dans « je suis lesbienne », j'entends « je revendique l'identité et me définis comme m'apparentant aux codes, aux revendications, à la culture, à l'histoire des lesbiennes de par les âges et de par le monde ».
C'est donc dans une approche politico-militante et étudiante que je préférerai le terme « lesbienne » à celui d' « homosexuelle ».
Pourquoi choisir la
télévision ?
La télévision se révèle être un outil intéressant car ce mass media se veut la lucarne du monde, un reflet plus ou moins déformé de notre société et des groupes qui la composent. Cet outil est non seulement spectateur comme regardant le monde mais acteur comme y participant, la télévision est interactive : elle regarde l'objet et agit dessus selon le regard qu'elle a porté, l'angle utilisé, ou parfois même juste parce qu'elle ne l'a pas regardé… Outil donc fort complexe et intéressant d'autant plus qu'il s'est insinué dans la majorité des foyers occidentaux : 98 % des foyers français possèdent un poste de télévision. Contrairement à d'autres médias comme le cinéma ou le théâtre qui supposent une démarche active du spectateur (choix du programme, réservation et paiement de la place, déplacement vers le lieu culturel), la télé ne suppose aucune démarche préalable et rend le plus souvent le spectateur passif, comme subissant un programme sans forcément avoir consulté de « programme-télé ».
Cependant, le spectateur joue un rôle non négligeable en terme de part de marché, comme pour les médias précédemment cités, le public justifie l'existence du programme. La télé, de plus en plus privatisée, ne vivant donc que des subsides de la publicité n'a de choix que d'attirer et de séduire un large public.
La télévision est donc un média particulier et particulièrement intéressant en tant que vecteur d'information, de désinformation et en tant que miroir/acteur d'une société.
Présentation et
justifications du corpus utilisé
Comme nous le verrons en détail plus loin dans cette étude, la visibilité lesbienne à la télévision française a connu une croissance non négligeable ces dernières années. Si la diversité des programmes permet une vision « large » du sujet elle suppose aussi la nécessité de faire un choix. J'ai donc décidé de m'attacher plus particulièrement à la représentation des lesbiennes par la fiction et d’exclure de ce travail les émissions, talk-shows et télé-réalité, que je ne ferai qu'évoquer dans le panorama historique, juste pour resituer dans un contexte global, les apparitions lesbiennes dans la fiction télévisée. L'objet de référence de l'étude sera la série The L Word, première série télévisée dont les protagonistes sont essentiellement lesbiennes. De par son coté pionnier et novateur, cette série permet une réflexion approfondie sur la perception qu'elle donne des lesbiennes par des personnages dont l'identité sexuelle n'est présentée là que comme un élément constitutif de leur identité globale, mais qui détermine beaucoup des interactions entre eux et le monde.
La méthodologie mise en œuvre
pour l’analyse
L'objectif de cette étude est donc d'analyser les représentations des lesbiennes dans The L Word. L’analyse des mécanismes sémiologiques et discursifs sera donc privilégiée. La question, est alors de percevoir comment la série s’y prend pour représenter aux yeux du monde les lesbiennes, en mettant en scènes des lesbiennes, de s'attacher aux axes et angles de vue, et de déceler les intentions d'une telle série.
A ce jour, seule la première saison* de la série a été diffusée sur les écrans français, alors qu'outre-atlantique on a pu déjà assister à deux saisons du programme, une troisième est en cours de production.
J'ai pourtant étudié les deux saisons diffusées selon une même logique : un premier visionnage m'a permis de mettre en exergue les grandes lignes des modes de représentations des lesbiennes dans la série et de dégager quelques axes/pistes de réflexion. Puis d'autres visionnages assortis de l'étude des transcripts* m'ont permis d'approfondir la réflexion sur les axes dégagés et d'en analyser les images et les dialogues relatifs.
Parallèlement, les réflexions et études réalisées sur le forum mis en place dans la perspective de ce mémoire, ont nourri ma réflexion et éclairé des pistes alors inexplorées.
Présentation de la
problématique et des hypothèses
A la lumière de ces visionnages, de la lecture d'articles dans la presse (notamment anglo-saxonne), de la fréquentation de forums relatifs à la série et notamment de celui créé pour l'occasion, des questions, des pistes de réflexion ont jailli et ont fait émerger un point d'ancrage. Il m'est alors apparu évident que toutes les questions que je me posais, toutes les réflexions qui s'imposaient, tournaient autour d'un axe de recherche principal : les ressorts de la visibilité lesbienne.
Ainsi une question principale s’est dégagée : Quels sont les ressorts de la visibilté lesbienne dans la première série télé grand public présentant un groupe de lesbiennes, The L Word ?
Aussi plusieurs hypothèses sur la manière dont la série « visibilise » (en opposition à l'invisibilisation des lesbiennes par la télé avant le PACS et la médiatisation de l’homoparentalité) les lesbiennes ont surgi.
Cette étude visera donc à soulever un questionnement sur plusieurs vecteurs d'intégration supposés des lesbiennes par les téléspectateurs, induits par la série.
- Le recours à la lipstick lesbian* serait un vecteur d’intégration des lesbiennes sur le petit écran, en tant que seule figure acceptable de l’homosexualité féminine.
- L’hétérocentrisme* serait la seule norme de référence qui permettrait cette mise en images.
- La « visibilité positive » serait ainsi favorisée afin de finir par « indifférencier » les lesbiennes à l’écran.
L’étude visera aussi à dégager des pistes d'exploration sur les notions de genre et de sexualité, la manière dont elles sont abordées et s'entrelacent, le jeu de miroir qui se tisse entre elles, dans The L Word.
[1] GROSS, (L), 1994, What is wrong with this picture? Lesbian women and gay men on television, dans R. J. Ringer (dir.), Queer words, queer images: Communication and the construction of homosexuality. New York, New York University Press, p. 143.
[2]
BOURCIER, (M-H), 2005, Sexpolitiques - Queer Zones 2, Paris, La Fabrique, 301 p. p.90.
[3] GERARD (R), 2003, Lesbophobie, dans L-G. Tin (dir.), Dictionnaire de l'homophobie, Paris, Presses Universitaires de France, 451 p. p.263.
[4] CHETCUTI (N), 2003, Lesbianisme, dans D. Eribon (dir.), Dictionnaire des cultures gay et lesbienne, Paris, Larousse, 548 p., p.290.
[5] BOURCIER (M-H) Op. cit., p.10.
* Transcription du script, écriture du script d'après l'épisode où les dialogues et actions sont décrites et transcrites in extenso.
SEXE, GENRE & SEXUALITE...
La guerre des sexes qui a fait rage dans les années 70 est
loin d’être terminée, chaque clan s’accroche obstinément à ses
« spécificités » et pratiquement personne ne remet en cause les
concepts d’identité sexuelle. Pourtant dès 1971, le FHAR[1]
et le MLF[2]
dénonçaient ensemble l’hétéropatriarcat* et l’hétéronorme et
devenaient les moteurs de mouvements sociaux de genre qui firent rage jusque
dans les années 1980.
/.../
Partout dans le monde, les êtres humains sont classés en hommes et femmes à qui l'on demande « d'être porteur » du genre masculin et féminin.
Une caractéristique physique, le type d’organes génitaux dont on est porteur, est érigée en différence fondamentale dans notre société occidentale, justifiant la séparation des mâles et des femelles, et les rôles qui leur sont attribués.
Depuis la nuit des temps, les humains ont tendance à considérer que l'identité sexuée ou bien le genre ou encore le sexe social d'une personne est basée sur un critère anatomique bien défini. Pour beaucoup de gens, ce critère fonctionne, et la société humaine définit par conséquent des rôles sociaux qui vont avec ce critère : le porteur de pénis est un garçon, qui est donc censé être attiré par les filles et se comporter comme un homme, etc. Les comportements qui vont avec ces rôles définis par la société se manifestent extérieurement par des codes et signes visibles tels que la tenue vestimentaire, les jeux (« jeux de filles » ou « jeux de garçons »), les centres d'intérêts qu'on est supposé avoir (« les garçons jouent au foot et s'intéressent aux voitures », « les filles jouent à la poupée et s'intéressent à la couture »), la gestuelle, l'attitude, etc.
/.../
Dans cette partie je vais tenter de faire une approche de l'amalgame trop souvent fait entre sexe, genre et sexualité, en présentant ces différentes notions et en les confrontant. Les différences qui existent entre les hommes et les femmes sont de nature biologique et sociale, comme nous allons le voir ci après.
[1] Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire, fondé en 1971 par Françoise d'Eaubonne et Guy Hocquenghem. Le FHAR est un mouvement radical revendiquant le droit à l'homosexualité pour les deux sexes
[2] Mouvement de Libération des Femmes, créé en 1970 par Antoinette Fouque, Josiane Chanel et Monique Wittig.
[3] BUTLER, (J), Trouble dans le Genre, 2005 (traduction), Paris, La Découverte, 284 p.
[4]
De BUSSCHER, (P-O.), 2003, Biologie, dans L-G. Tin (dir.), Op. cit, p.65-67.
[5]
ZAOUI, (P), 2003, Psychanalyse, dans L-G. Tin (dir.), Op. cit, p.344-350.
[6]
De BUSSCHER, (P-O.), 2003, Psychiatrie, dans L-G. Tin (dir.), Op. cit, p.350-351.
[7]
De QUEIROZ, (J-M.), 2003, Sociologie, dans L-G. Tin (dir.), Op. cit, p.378-381.
Le Sexe Biologique
Le sexe fait référence aux
différences biologiques existant entre les femmes et les hommes.
C'est la dimension biologique, physique, génétique ou encore anatomique de l’identité sexuée d’un individu, selon les scientifiques qui usent de ces termes avec de plus en plus de précautions tant la catégorisation est difficile à établir selon que l'on se réfère aux gênes, hormones, corps, etc. ou au tout.
L’individu est homme ou mâle si son corps possède des
testicules, un pénis nettement plus grand qu'un clitoris, plus de testostérone
que d'œstrogènes et les chromosomes XY.
L’individu est femme ou femelle s'il possède des ovaires, un
clitoris nettement plus petit qu'un pénis, plus d'œstrogènes que de
testostérone et des chromosomes XX.
Les exceptions à la règle existent, on parle alors d'intersexuation (ou, de façon erronée, d'intersexualité; erronée dans la mesure où il ne s'agit pas de sexualité, c'est-à-dire de comportement sexuel). Les possibilités d'intersexuation sont d'ailleurs très nombreuses (rien que dans le domaine des variations génétiques, on en compte plus de 400), et plus fréquentes qu'on ne le croit. En effet, certains chercheurs estiment qu'un bébé sur 400 ne naît pas XY ou XX.
/.../
Le problème que sous-tend le sexe biologique aujourd'hui, c'est qu'au lieu d’être vu comme une particularité parmi d’autres, le type de sexe physique est partout considéré comme un élément fondateur des identités individuelles et de l’ordre social. Ce qui déjà, apparaît comme irrationnel quand on se rend compte de la continuité qui existe au niveau physiologique, comme nous l'avons vu précédemment. Il n’empêche que court encore l’idée que les cerveaux d’homme et de femme seraient différents, dotés d’une pensée différente due à l’influence des hormones, hors influences sociales. Il est pourtant simple d’envisager que la différence de spécialisation des hémisphères du cerveau des hommes et des femmes serait une conséquence des rapports sociaux de sexe.
[1] ROUCH, (H), 2000, L’idée de sexuation, Sciences et Vie, 02/2000.
Sexe Social - Fuck ton genre!
Le genre fait référence aux différences sociales entre les
femmes et les hommes ; elles sont acquises, et peuvent présenter des
variations tant à l'intérieur des cultures qu'entre elles. C'est
en quelque sorte l'identité sexuée sociale, il est souvent défini comme
psychique, comme étant l'ensemble de traits, de comportement, de sentiments
intimes, d'affinités pour certaines choses qui caractérisent une personne et
participent à ce qui fait dire que cette personne se sent plus ou moins homme
ou femme.
En fait, le genre social ou sexe social est la dimension de l’identité construite par l'environnement social des individus, c'est-à-dire la « masculinité » ou la « féminité », que l'on peut considérer non pas comme des données « naturelles », mais comme le résultat de mécanismes extrêmement forts de construction et de reproduction sociale, au travers de l'éducation.
Ces catégories sont artificiellement construites par la
société, se basant sur le sexe biologique, et visant à imposer aux individus
une éducation, un rôle social, des codes vestimentaires et un état civil (Monsieur
ou Madame, prénom « garçon » ou « fille », numéro de
Sécurité Sociale en 1 ou 2, mention du sexe sur la Carte Nationale
d'Identité, etc.) différents selon que l'on soit né-e avec un pénis ou née avec
un vagin.
Le genre d’une personne est donc, en somme, ce que la société ou la culture attend de nous selon que nous soyons de sexe biologique homme ou femme. « Le genre est l'organisation sociale de la différence sexuelle. Il ne reflète pas la réalité biologique première, mais il construit le sens de cette réalité »[1]
/.../
La construction sociale du genre se fait dès la naissance, et « avant même, en raison de la pratique de l'échographie qui se répand et permet aux gens de décorer la chambre du fœtus et de lui parler au féminin ou au masculin alors qu'il a à peine la taille d'un rat. »[3]
Inconsciemment, l'adulte de par sa construction sociale intégrée va se comporter différemment avec l'enfant selon qu'il est de sexe biologique féminin ou masculin, et ainsi parce qu'on lui prête comme naturels des fonctions, attributions, sentiments, rôles, etc. qui en fait ne le sont pas, on va construire l'enfant selon l'orientation d'un naturel inexistant.
/.../
Il existe de nombreux clichés quant au désir de plaire, la
propreté, la douceur… des petites filles, ou la vivacité, l’agressivité, la
débrouillardise… des petits garçons. En
fait, Irène Lézine dans son ouvrage sur le développement psychologique de la
première enfance[5] met en évidence qu'une petite fille turbulente, très agitée
et énergique, se transforme en petite fille inhibée et maniaque sous
l'influence de la colère de sa mère lui refusant un comportement peu digne
d’une fille à ses yeux. La petite fille comprend alors ce qu'on attend d'elle
et se replie donc sur des activités plus calmes qui, si elles canalisent son
énergie, ne parviennent pas à la libérer d'un état anxieux aigu, que l'enfant
va tenter de contenir en se construisant des rituels rassurants.
/.../
Et combien de petits garçons subissent une répression similaire afin de leur apprendre le contrôle des sentiments (« un petit garçon ne pleure pas »), la domination que conférerait leur statut biologique (« ne te laisse pas faire »). C’est ainsi que dès ses premiers pas dans la vie, l’enfant est guidé vers les valeurs dominantes de son sexe biologique, et que l’intégration des stéréotypes masculins et féminins se fait.
Que ce soit au sein de la famille, à la crèche, à l'école, par
les jouets, les histoires, les couleurs de vêtements, le langage, l'éducation
seront vecteurs de valeurs dont la spécificité sexuelle est extrêmement
marquée.
[1]
SCOTT, (J.
W.), La citoyenne paradoxale : les féministes françaises et les droits
de l'homme, Paris, Albin Michel, 1998, 286 p. (traduction française de
Only Paradoxes to Offer. French Feminists and the Rights of
Man, Harvard University Press, 1996,
229 p.).
[2] FAUSTO-STERLING, (A), 2000, Sexing the body : gender
politics and the construction of sexuality,New York, Basic Books, 488 p, p.3.
[3]
GUILBERT,
(G-C), 2004, C'est
pour un garçon ou pour une fille? La dictature du Genre, Autrement,
Frontières, Paris, 117 p., p.13.
[4]
PIROULI, Construction des genres et domination masculine
- No Pasaran - http://nopasaran.samizdat.net/index.php?option=com_content&task=view&id=260&Itemid=42
[5] LEZINE, (I), 1971, Le développement psychologique de la première enfance, PUF éd., Paris, 1965, 162 p.
Orientation sexuelle - You fuck my wife?!
« Dans son acception la plus large, le terme "orientation
sexuelle" désigne le désir affectif et sexuel, l’attirance érotique, qui
peut porter sur les personnes du même sexe (homosexualité, sur celles du sexe
opposé (hétérosexualité) ou indistinctement sur l’un ou l’autre sexe
(bisexualité). »[1]
/.../
Une fois que l'on a en quelque sorte coupé les individus en
deux, on leur dit que, pour leur vie amoureuse, ils doivent retrouver leur
moitié, celle-ci étant du sexe « opposé ».
L’hétérosexualité est la norme, les individus en sont
imprégnés depuis toujours, c'est ce qu'on appelle l'hétéronormalité*. En revanche il ne faut
pas occulter qu'affirmer l'existence d'une orientation sexuelle, c'est supposer
qu'il puisse y en avoir d'autres que l'hétérosexualité.
[1] BORRILLO (D), 2003, Orientation Sexuelle, dans D. Eribon (dir.), Dictionnaire des cultures gay et lesbienne, Paris, Larousse, 548 p. p.346.
Constructionnisme* et déconstruction Queer
Sexe biologique et sexe social
sont donc deux dimensions bien différentes, elles vont constituer pour part
l'identité de l'individu, mais dans notre société on tend encore bien trop
souvent à confondre, imbriquer ces deux notions, à vouloir conférer de la
nature, là où il n'y a en fait que de la construction sociale. A user de
naturalisme ou d’essentialisme là où il faudrait plutôt adopter une optique
constructiviste.
/.../
Selon Simone de Beauvoir: « On
ne naît pas femme, on le devient »[1]
sous l'influence de l'éducation patriarcale. Certains, tel Bourdieu, estiment
que cela est également vrai pour les hommes, par une phrase clé qui mettrait en
lumière La domination masculine, « On ne naît pas homme, on le
devient »[2],
et c'est à travers toute une éducation, composée de rituels d'intégration de la
norme masculine, que se façonne l'identité masculine, et que l'homme assure
dans la société une fonction de reproduction de la domination. Domination qui
s’opère alors de l’homme sur la femme.
En effet, ce système sexué de
répartition aboutit souvent à une série d'inégalités injustifiées entre les
hommes et les femmes et nous est inculqué dès la naissance. Or, si l'on parle
de « construction sociale »,
c'est bien pour signifier que tout cela n'a rien de « naturel » comme
cela pourrait apparaître à première vue. Cela implique aussi qu'on peut « dé-construire »
ce système, pour trouver un autre modèle, plus adapté à l'époque actuelle, aux
demandes et aux réalités actuelles des femmes et des hommes dans un cheminement
vers un projet de démocratie renouvelée et beaucoup plus égalitaire.
/.../
D’où la nécessité pour certains
de déconstruire les catégories de genre, d’enfin dépasser les oppositions
binaires « homme / femme », « homo / hétéro » relevant
d’un essentialisme dangereux, auquel on peut faire dire ce que l’on veut pour
justifier une domination. Ainsi, il ne s’agit plus de lutter contre
l’hétéropatriarcat dans une vision de bataille des femmes contre l’oppression
des hommes, mais bel et bien de lutter contre les normes de genre. Butler[4]
parle du caractère performatif* du genre ; ce genre que l’on apprend à force de le
répéter. Dans son angle d’approche de la théorie queer, Butler est moins tranchante
que certains autres théoriciens du queer, car elle ne prône pas le refus total
des catégories de l’identité, mais une vigilance critique.
/.../
[1] DE BEAUVOIR, (S), 1976, Le deuxième sexe, Paris, Gallimard, 663 p. p. 13.
[2] BOURDIEU, (P), 1998, La domination masculine, Paris, Seuil, 168 p.
[3] PIROULI, « Construction des genres et domination
masculine » - No Pasaran - http://nopasaran.samizdat.net/index.php?option=com_content&task=view&id=260&Itemid=42
[4]
BUTLER, (J), Op. cit.
[5] BOURCIER, (MH), 2004, Post-gay, la politique queer débarque ! Supplément « Spécial Queer », Lettres françaises L’Humanité, 19 septembre 2004.
Genderisation* des lesbiennes : butchs* vs fems*
La séparation binaire des sexes
est l’archétype de toutes les séparations, luttes de pouvoir et
hiérarchisations que l’on observe partout. Après les hommes et les femmes, sont
venues toutes sortes d’autres séparations, plus ou moins complexes, qui se
ramifient à l’infini. Très vite vient la séparation en classes d'orientations
sexuelles, puis les classes d’âge, puis les classes sociales, les appartenances
ethniques ou religieuses.
Mais en ce qui concerne la
construction sociale du sexe, elle a au moins deux conséquences qui vont nous
intéresser dans cette étude : la première est liée à la domination par le masculin
qu'elle engendre. La seconde concerne l’incitation
à la norme sexuelle qu'elle suppose par
la présomption d'hétérosexualité pour tout individu à sa naissance dans une
société hétéro-normée qui définit ce qui est bien ou mal, normal ou non.
Qu'elle soit tolérée, encouragée, réprimée, stigmatisée, l'homosexualité n'est
jamais ignorée car elle n'est pas normale : « elle n'est pas dans la norme ».
La binarité de la catégorisation
sexe/genre a aussi des répercussions évidentes sur la représentation qui est
faite de l’homosexualité et que se font aussi les homosexuels d’eux-mêmes. J’en
veux pour preuve, la division binaire fems/butchs que l’on trouve chez les lesbiennes
et qui voudrait que seuls deux genres de lesbiennes co-existent, souvent on
schématise comme étant masculines les butchs et féminines , les fems…
J’avancerai une définition qui me
parait plus juste en considérant qu’une butch est une personne de sexe
biologique femme, d’identité homosexuelle, qui n'adopte pas le genre dit « féminin »
(marqué comme tel par la société selon des codes socioculturels d'apparence qui
sont propres à chaque société) qu'on présuppose normal d'adopter pour une
femme. Alors évidemment, par le biais du piège du système binaire de notre
société patriarcale qui amalgame sexe biologique et sexe social (genre) et qui
ne reconnaît que deux sexes et deux genres, si on n'adopte pas les codes dits « féminins »
on est donc supposé adopter les codes dits « masculins »... Ces codes
sont liés à l'apparence, au look, physique, accessoires, vêtements, attitudes,
mais aussi au comportement, goûts, hobbys, etc.
Les butchs s'autorisant le droit
de refuser d'adopter le genre qu'on leur impose sont dès lors considérées comme
subversives. Par opposition, les fems, supposées être « féminines »
sont plus invisibilisées par la société puisque moins dérangeantes.
Il ne faut pas confondre butchs* et drag-kings*. Ces dernières sont des
« personnes de sexe biologique féminin qui se transforment et déclinent
leur genre au masculin »[1]
[1] LEBOVICI, (E), 2003, Drag-king, dans L-G. Tin (dir.), Dictionnaire de l'homophobie, Paris, Presses Universitaires de France, 451 p. p.209 – p.158