15-04-07
Le projet "The L Word"
En 1999, Ilene Chaiken, réalise un film pour la chaîne de télé
Showtime, chaîne cryptée, quand un magazine de Los Angeles, « The LA Magazine », lui
commande un article sur le baby-boom chez les gays et lesbiennes
d'Hollywood. En écrivant l'article, elle
se dit qu'il y a un réel potentiel dramatique à exploiter pour la télévision.
/.../
Earthlings sera le nom du
projet visant à créer un long métrage ou une série basé sur la vie de couples
de lesbiennes et
/.../
La première actrice à accepter
est Jennifer Beals, qui se révèle très bonne actrice et dont le nom reste
attaché à un film musical culte des eighties Flashdance[2].
Ce nom associé au projet, il peut enfin évoluer et le scénario de ce qui va
devenir le pilote de la série est écrit, dans la ligne directrice qu'Ilene
Chaiken détermine ainsi : « Je voulais montrer aux gens que les lesbiennes
ne forment pas une communauté uniforme ; il était donc exclu d'écrire un show
avec une héroïne dont on aurait forcément dit : "C'est LA lesbienne."
J'ai commencé avec le personnage de Bette [interprétée par Jennifer Beals],
mais je tenais à l'idée d'un couple central dans l'histoire, dont les
partenaires seraient ensemble depuis longtemps - c'est Bette et Tina. Le rôle
de Jenny est également apparu d'emblée, car il était important que la question
du coming out se manifeste vite. Mais je ne voulais pas d'un show qui ne
s'occupe que d'amour. Nous vivons dans ce monde-là, et je souhaitais que la
série ait aussi une portée politique forte ; on y parle donc problèmes raciaux,
religieux, de censure et de provocations… »[3]
/.../
Comme la série Sex and The
City est justement en train de se terminer, la production de The L Word,
en clin d'œil, se réfère à elle dans la promo juste avant le premier épisode,
avec le slogan : "Same Sex, Different City"[8]!
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[1] Ilene Chaiken dans Tout sur L, documentaire de Didier Allouch & Eric Basset, 2005, 0h25.
[2] Flashdance, de Adrian Lyne, avec Jennifer Beals, Michael Nouri, E-U, 1983, 1h34.
[3] Ilene Chaiken, créatrice de « L Word », explique comment sa série a pu voir le jour: «Les femmes sont plus affamées» - Libération - Edition du Samedi 18 juin 2005.
[4] Foxy Brown, de Jack Hill, avec Antonio Fargas, Pam Grier, Peter Brown, E-U,
1974, 1h20.
[5] Jackie Brown de Quentin Tarantino, avec Pam Grier, Samuel L. Jackson, Robert De Niro, E-U, 1997, 2h30.
[6] Go Fish, de Rose Troche, avec V.S. Brodie, Guinevere Turner, T. Wendy
McMillan, E-U, 1994, 1h25
[7] Traduction : « Est-elle une earthlings, est-elle déjà allée au Planet ? »
[8] Trad : « Même Sexe, Ville Différente »
La trame
Le pilote de la série pose les
jalons d'une aventure qui en est à sa 4ème saison, on y découvre les
personnages que l'on va voir évoluer au fil des saisons.
Jenny Schecter, écrivain en
devenir, rejoint son petit ami Tim Haspel, entraîneur de natation, qui s'est
installé à West Hollywood.
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Tina et Bette, essayent d’avoir
un enfant, avec toutes les difficultés cumulées que cela représente de devenir
parent, d’être des parents homosexuels, et de se retrouver devant ce qui à la
fois fait et défait les couples : les différences de chacune. De son coté, Alice,
aidée de Shane accompagne Dana vers la sortie du placard, malgré les contraintes
liées à sa notoriété de sportive lui imposant de garder le secret sur sa vie
privée. Kit, seule straight du groupe se battant contre ses vieux démons et
contre l'alcool, cherche la reconnaissance des siens.
Quant à Jenny, entre dénégation
et confusion, ses découvertes vont s'associer à des sentiments nouveaux qui
vont la faire tomber sous le charme de Marina, cette femme apparemment si sûre
d'elle, de ses choix et de sa vie…
The L Word est leur
histoire et raconte leurs histoires.
Lipstick-lesbian & plastiques de top model
Amours, érosion du couple, enfants, famille, infidélité, homophobie, sexe… rien n'est mis à l'écart des thèmes abordés dans la trame narrative de The L Word dans un Los Angeles présenté comme un Eden lesbien où Top-models-lesbiennes-Gucci et argent coulent à flot… Et c'est un point d'achoppement qui va freiner certaines lesbiennes féministes et autres militantes pour finir par en entraîner bon nombre dans ces filets au chant angélique de ces lesbo-sirènes « made in hollywood » usine à fabriquer du rêve et à le vendre, surtout !
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Évidement, si l'on se réfère au quotidien dans son aspect purement visuel et esthétique, la majorité des lesbiennes françaises[2] ayant vu la série ne se retrouve pas dans cet univers souvent clinquant, chic où les lesbiennes sont majoritairement fems, tout du moins, en apparence.
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La féminité serait elle un facteur d'intégration à notre société hétéronormée dans cette étape?
La lipstick-lesbian serait elle la figure médiatique la plus acceptable des lesbiennes puisque n'ayant pas commis l'ultime transgression de s'approprier des éléments communément associés au genre masculin?
Serait elle l'emblème intermédiaire entre la « lesbienne fantasmagorique » des films X hétéros et la butch qui hante plus volontiers les bars de filles que la petite lucarne ?
Pour être acceptable aux yeux du monde, une lesbienne doit elle être un objet de fantasme hétérosexuel?
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La lipstick-lesbian ou fem adopte les codes de la féminité hétérosexuelle, on peut
considérer dès lors qu’elle n’ébranle pas l’image de «LA Femme » comprimée
dans son carcan genré. La fem peut alors s’apparenter à une forme de lesbienne
« light », édulcorée, qui, certes, aime les femmes, mais ne représente pas une
menace trop grande pour l’hétéropatriarcat, en somme.
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Déjà « non-conforme » à la norme, en matière d’orientation sexuelle, être conforme du point de vue du genre permettrait à la « lipstick-lesbian » d’être plus acceptable en ne transgressant qu’une norme ?
On peut s'étonner d'un tel parti pris de la part d'une
équipe à l'origine d'un film cultissime chez les lesbiennes transatlantiques
notamment, Go Fish, docu-film indépendant, carnet de bord, réalisé en
Noir et Blanc dans un style esthético/amateur.
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Bien sûr, Go Fish est un film indépendant, ne souffrant pas des mêmes contraintes financières et il y a fort à parier qu'une série basée sur les mêmes ressorts que Go Fish aurait toutes les peines du monde à se trouver un public!
On peut alors se demander si l’utilisation de fems pour représenter des lesbiennes ne peut pas être considérée comme tout autant subversif que l’utilisation de butchs. Ou plus simplement, la fem n’est elle pas aussi subversive que la butch, par des ressorts différents, voire à rebours des siens ?
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De plus elles démontrent que l’on peut être des fugitives de l’hétérosexualité obligatoire pour reprendre l’idée de Monique Wittig[7] dans un espace de liberté préservant de la mise en marge que la société réserve à ses parias.
On peut donc estimer que renonçant à l’utilisation de butch en tant que représentation forte, subversive de l’affirmation de soi en tant que lesbienne, la production de Go Fish a adopté un mode revendicatif plus « soft » , plus intégré mais tout aussi subversif en créant les lipsticks de The L Word.
Ilene Chaiken dit qu'en tant que
lesbienne, elle a été affamée d'images de femmes prenant à bras le corps leur
propre sexualité et celle de l'autre. Et elle reconnaît que c'est une des
raisons pour lesquelles certains spectateurs, notamment des hommes, peuvent
regarder la série juste pour jeter un œil sur des jolies femmes dans leur
chambre.
On peut en effet reprocher à la série son côté trop propre
ou aseptisé. Les filles ne se contentent pas d'être jolies, ce sont de plus des
professionnelles engagées et conquérantes. Leur aire de jeu s’étend des
restaurants chics aux villas avec piscine, avec pause obligatoire au Central Perk[9]
lesbien The Planet, jusqu'aux galeries d’Art californiennes. Le quotidien
lesbien de ces personnages s'apparente en effet à une espèce de paradis sur
terre où la vie, bien que parfois pesante, reste un grand moment de bonheur.
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En effet, si l'on jette un œil aux séries américaines à succès, on ne peut constater que les plastiques et les situations sociales ont le devoir de faire rêver le plus grand nombre. De Friends, à Sex and the City, il est difficile de trouver un personnage très quelconque, bardé d'un contexte social défavorisé.
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Oui c'est donc bien le système Hollywoodien qui est à reconsidérer, car en l'occurrence si les lesbiennes ne gagnent leur intégration que par des facteurs liés à la beauté plastique, à la valorisation de la situation sociale et la féminisation absolue, c'est qu'avant tout, aux yeux du monde les lesbiennes sont des femmes (n'en déplaise à Monique Wittig[15]!) et que c'est par ces mêmes vecteurs que les femmes acquièrent leur place dans la sphère publique!
[1]
MONTEZ, (R) et ALBERTI, (J-M), « Guinevere Turner,
l'anti-bimbo », Têtu, n°100, Mai 2005, p.206
[2] Référence aux divers forums français abordant la série (liste non exhaustive en bibliographie)
[3] Cf : personnage de Josiane Balasko dans Gazon Maudit - de Josiane Balasko, avec Josiane Balasko, Victoria Abril, Alain Chabat, Ticky Holgado, France, 1994, 1h 45
[4] Mulholland
Drive, de David Lynch, avec Naomi Watts,
Laura Elena Harring, Justin Theroux, E-U, 2001, 2h26.
[5] BRANDINI, (M), 2001, Variations cinématographiques à propos de la lesbienne masculine, dans C. LEMOINE et I. RENARD, Attirances, Paris, Editions Gaies et Lesbiennes, 413 p. p.160.
[6] CHAMBERLAND, (L), dans « L
comme dans… », par S. Saint-Jacques,La Presse, 2004.02.25
[7]
Dans On ne naît pas femme (1980), Op Cit,
Monique Wittig dit p.63-64 : « Nous [les lesbiennes] sommes transfuges à
notre classe de la même façon que les esclaves "marron"
américains l'étaient en échappant à l'esclavage et en devenant des hommes et
des femmes libres, c'est à dire que c'est pour nous une nécessité absolue, et
comme pour eux et pour elles, notre survie exige de contribuer de toutes nos
forces à la destruction de la classe - les femmes - dans laquelle les hommes
s'approprient les femmes et cela ne peut s'accomplir que par la destruction de
l'hétérosexualité comme système social basé sur l'oppression et l'appropriation
des femmes par les hommes et qui produit le corps de doctrines sur la
différence entre les sexes pour justifier cette oppression.»
Et dans Homo Sum (1990), p.88, elle dit : « Il y a
d'un côté le monde entier, avec son affirmation massive de l'hétérosexualité
comme ce-qui-doit-être, et de l'autre côté, il n'y a que la faible, la
fugitive, la quelquefois éclairante et saisissante vision de l'hétérosexualité
comme piège, comme régime politique forcé.»
[8] “L Word was long time coming”, Lesbian-themed drama breaks new
ground, The Associated Press, 14.01.2004.
[9] Cf : Espace de rencontre des personnages de la série Friends.
[10]
WARN, (S), dans
« L comme dans… », par S. Saint-Jacques,La Presse, 25.02.2004
[11]
AfterEllen : site qui se
consacre exclusivement à analyser la représentation que font les médias des
lesbiennes et bisexuelles, http://www.afterellen.com,
[12] Cosby Show, E-U, 1984 - 1992
[13] The Fresh Prince of
Bel-Air, E-U, 1990 - 1996
[14] Little House on the
Prairie, E-U, 1974 - 1984
[15] Cf : «
Il serait impropre de dire que les lesbiennes vivent, s’associent, font l’amour
avec des femmes car la femme n’a de sens que dans les systèmes de pensée et les
systèmes économiques hétérosexuels. Les lesbiennes ne sont pas des femmes »,
in WITTIG, (M),La Pensée
straight, (1978), Paris, Balland, Le Rayon, 2001, 157 p. p. 76.
Hétéro-centrisme sécuritaire
/.../
À travers le prisme de cette petite bande de copines, c’est aux relations humaines que s’intéressent les créateurs de The L Word : la fidélité, la jalousie, le désir, la maternité, le marivaudage, les difficultés de concilier vie privée et professionnelle...
Pour entrer dans cet univers dont le centre névralgique ne se nomme d’ailleurs autrement que The Planet, c’est un couple hétérosexuel qui va servir de guide. Tim en présentant son quartier, West Hollywood, le quartier gay de Los Angeles, en présentant ses voisines, lesbiennes, à Jenny, se fait un peu aussi le guide du spectateur. Le regard neuf et naïf de Jenny peut aussi représenter le regard que vont porter certains spectateurs sur ce monde nouveau.
Le recours à un couple hétérosexuel pour « ouvrir » la série ne me parait pas innocent, c’est comme passer de « voilà ce que vous connaissiez » à « voilà ce que vous allez découvrir »… Et le spectateur de découvrir un monde, des codes, une culture avec son vocabulaire, ses sous-entendus, et de découvrir aussi que ce monde n’est pas fermé aux hommes. Non, des hommes, il y en a dans la série, des hommes qui entretiennent des relations professionnelles (James, l’assistant de Bette ou Franklin son patron), ou amicales, qu’ils soient gays (Clive, l’ami de Shane, Howie, le frère de Dana) ou hétéros (Tim, Mark), ou « homme-lesbien »comme Lisa, etc.
Les relations entre les hommes et les femmes de la série ne sont pas marquées par des antagonismes ou conflits plus violents que les relations que l’on est habitué à voir au quotidien, ainsi le fossé lesbienne/hommes n’est pas creusé, ce qui aurait tendu à renforcer le lieu commun selon lequel les lesbiennes détestent les hommes. Les hommes ne sont juste pas les personnages principaux et c’est un phénomène qui avait disparu depuis Les Drôles de Dames des seventies et que l’on voit réapparaître depuis Sex and the City, Desperate Housewives[1] et The L Word, en ce début de millénaire. Est-ce un signe de changement ? Les femmes seraient-elles en train de tenter de s’approprier la sphère publique ?
/.../
Bette et Tina sont un couple de lesbiennes qui traverse le critique cap des sept ans, avec deux à trois ans de baisse de libido, un manque de communication flagrant renforcés par un hyper-activisme débordant de Bette, parfaite « executive woman », exacerbé par l'apathie de Tina, femme au foyer en situation de pré-maternité ! Elles ont décidé dans ce moment de crise de transformer leur entité de couple en une entité famille avec la conception d'un enfant.
En fait on pourrait remplacer les prénoms de Bette et Tina par Robert et Roger ou Josiane et Roger, la problématique de l'érosion du couple n'a rien de typiquement lesbien. En effet, le couple-phare de la série a un mode de vie parfaitement intégré à l'hétérosocialité dans lequel il s'inscrit. Bette et Tina sont life-partners*, vivent ensemble et projettent d'avoir un enfant qui viendrait cimenter un couple grignoté par le quotidien. Chacun des téléspectateurs peut y retrouver du « connu ».
En montrant des
couples de lesbiennes avec leurs préoccupations, leurs problèmes et leurs
rêves, The L Word tend à confirmer aux yeux des téléspectateurs que nous
sommes tous pareils, que nous aspirons aux mêmes choses... Dans ce sens, on peut dire que The L Word
s'inscrit donc dans l'héritage du militantisme mixte des années 1980, qui, de
culture identitaire draine des revendications égalitaristes fortes. Pour
autant, on y trouve d'autres influences, notamment féministes et c'est ce que
l'on verra dans le chapitre abordant la politique (SM = Soft Militantisme).
/.../
On peut imaginer aisément que le parti pris de la production d'avoir mis au premier plan des histoires universelles plantées dans un décor hétérosocial était le moyen le plus doux d'amener un public à entrer peu à peu dans des réflexions plus militantes, disséminées au fil des épisodes comme par doses homéopathiques…
Le spectateur lambda ainsi rassuré d'entrer dans un univers qui ne lui est pas inconnu serait il alors plus enclin à se pencher sur des problématiques notamment liées à l'homosexualité (mais ce n'est pas tout) et à découvrir par petites touches un monde assorti de sa culture ?
[1] Desperate Housewives, E-U, 2004 - 200...
[2] Ibidem.
[3]
GLAAD : Gay & Lesbian Alliance Against Defamation / Alliance Américaine des Gays et Lesbiennes contre la Discrimination
[4]
Leur monde à Elles, par Carole Potvin, Fugues.com, 20-07-2005
[5]
Ibidem.
Visibilité positive / Indifférence / Egalité
/.../
Pour les lesbiennes, on peut supposer que The L Word
représente, plus qu'une question d'identification, mais en quelque sorte la
conquête de la visibilité positive sur le no man’s land de la représentation
lesbienne.
Il est nécessaire de s'arrêter un instant sur cette question de visibilité positive derrière laquelle peuvent se cacher diverses interprétations. Certains courants militants identitaires estiment que la lutte contre l'homophobie ne peut exister sans « visibilité », l'action de rendre visible ce qui fut longtemps clandestin. En général, les phobies naissent de l'ignorance, l'homophobie n'y échappe pas et les stéréotypes dévalorisants et diffamatoires qui accompagnent l'homosexualité ont la peau dure, il semble difficile de s'en défaire (homosexualité = pédophilie, perversion, provocation, etc.). Donner à connaître à l'autre en sortant de la clandestinité est alors employé comme moyen de lutte contre l'homophobie.
/.../
« Ce
qui est intéressant, dans cette série, c'est que l'on assume d'emblée
l'acceptation de l'homosexualité, par les téléspectateurs. On humanise les
lesbiennes, en les dépeignant comme de "vraies personnes" avec des
vies complexes »[2]. Même si elle n'est pas familière avec The L
Word, la sociologue Line Chamberland, dit apprécier « cette idée
d'une intrigue où l'orientation sexuelle se passe de présentation. »[3]
« La série montre aux américains que les lesbiennes sont comme tout le monde. Elles font partie de votre monde. Peut être que vous ne vous en rendez pas compte. Elles vivent leur vie comme tout un chacun. Elles ont les mêmes problèmes que tout le monde. » [4]
On voit
bien alors que la frontière entre visibilité positive et invisibilité est très
floue et mouvante. Paradoxalement, montrer des « lesbiennes positives »
reviendrait à les invisibiliser au regard des autres femmes, c'est sur ce fil
que la visibilité lesbienne évolue dans une série comme The L Word et
dans les courants identitaires, une sorte d’ « être positif pour devenir
neutre »...
/.../
En effet, les filles de The L Word sont sportive, responsable d'un musée, journaliste, travailleuse social, gérante d'un café, coiffeuse, elles sont présentes à des postes au carrefour de la vie, de la culture, de la société. Elles ont des responsabilités et des influences, elles prennent en main non seulement leur destin, mais leur influence s'immisçant aussi dans celui des autres, c'est une image valorisante de la femme qui ne bénéficie pas aux lesbiennes seules mais à la communauté féminine toute entière!
On en
revient dès lors à retrouver cette notion d'invisibilisation induite par la
féminité des lesbiennes représentées et l'hétérocentrisme ambiant…
Si l'on
part de ces constats, on ne peut que penser que The L Word
n'apporte en rien une révolution
transgressive ou subversive, mais on peut aussi imaginer que la subversion est
là, justement. Faire pénétrer un spectateur dans un univers où tout lui semble
familier pour peu à peu déconstruire ce
familier afin de l'emmener ailleurs, plus loin, dans une réflexion plus
poussée… Là encore, on ne peut
s'empêcher de retrouver le courant identitaire, cette revendication
intégrationniste et égalitaire.
Si la série
The L Word ne transgresse pas « la norme », ne peut-on pas
imaginer qu'en revanche elle se l'approprie, que plutôt que d’en choisir la
marge, elle la « noyaute » de l’intérieur?
De même, la
série semble redessiner les contours de l’orientation sexuelle en y instaurant
un flou et une absence de linéarité, comme pour aplanir les « différences ».
"Most girls are straight until they're not"[6].
Cette réplique d'Alice est devenue
un peu le gimmick* de la série tant il est vrai que les
personnages féminins sont soit des
lesbiennes en devenir soit des lesbiennes au passé hétéro.
/.../
D’autres personnages hétéros ont connu l’homosexualité, soit
de manière expérimentale à l’instar de Leonor la mère d’Alice et de Peggy
Peabody qui a été lesbienne en 1974 (et juste en 1974!)[8].
Soit à une époque, dans un milieu, où la vivre semblait inconcevable comme pour
la mère de Dana qui eut un élan amoureux envers une de ses amies dans ses
jeunes années.[9]
La banalisation de l’homosexualité féminine passerait alors ici aussi par la démonstration que beaucoup de femmes ont connu un émoi amoureux envers une personne de même sexe, même s’il fut fugace ou inassouvi. Ou bien qu'elles sont susceptibles de le connaître...
[1] Ilene Chaiken dans Tout sur L, Op. cit.
[2] WARN, (S), dans « L comme dans… », Op. cit.
[3] CHAMBERLAND, (L), Ibidem.
[4] MOON, (G), dans Tout sur L, Op. cit.
[5] Ibidem
[6] Trad : « La plupart des filles sont hétéros jusqu’à ce qu’elles n’y soient plus… » - Episode 1.03 Lignée / Let's do it
[7] Episode 1.01 Langoureuse / Pilot
[8] Episode 1.04 Liaisons / Longing
[9] Episode 1.09 Lucidité / Listen Up
Hétéro-filtre et stéréotypes
Comme nous l'avons vu dans la première partie, la société dans laquelle nous évoluons est une société hétéropatriarcale*. Le patriarcat établit une séparation des sexes quant aux responsabilités et à l'autorité, ce qui en fait un système sexiste justifiant l'appropriation de la sphère publique par les hommes au détriment des femmes, la domination de la femme par l'homme, etc. Et justifiant aussi la « binarité nécessaire et normale », responsable de l'homophobie.
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Ce filtre hétéronormé amène trop souvent à penser binaire (homme/femme - masculin/féminin) et à n'envisager toute réalité qu'au travers d'un seul schéma que l'on tente d'appliquer en toutes circonstances pour décoder le monde.
Comme on l'a vu antérieurement, pour être dans la normalité et la normativité un couple doit être composé d’un homme et d’une femme, l’homme doit être considéré comme viril/masculin selon les codes en vigueur dans notre société (force, caractère, allure, look masculins, etc.) et la femme se doit d’être féminine (douceur, sensibilité, beauté, fragilité féminines, etc.). Évidemment, cela va sans dire, la logique hétéropatriarcale veut qu’elle soit dominée…
/.../
Ceci étant dit, la production de The L Word étant indubitablement informée de l’existence de cet hétéro-filtre, il apparaît manifeste qu’elle a pris un malin plaisir à se jouer énormément des codes en vigueur, tout comme on le verra plus tard des stéréotypes…
Prenons par exemple le couple de Tina & Bette, c'est un couple que l'on va voir évoluer et dont, au fil des deux saisons, on va suivre l'érosion, le désir d'enfant, l'infidélité, la reconquête. Les personnages de Tina et Bette vont évidemment évoluer au cours de ces différentes phases et les évidences initiales qu'on pourrait juger, en un seul coup d'œil, comme stéréotypes (que d’aucun jugeraient affligeants) méritent qu'on les dépasse.
/.../
Bref au premier coup d'œil, en regardant ce couple, d'un point de vue vestimentaire on peut y voir un stéréotype du couple butch/fem ou masculin/féminin avec Tina plutôt butch et Bette plutôt fem. Mais là où le stéréotype prend l'eau c'est quand on regarde l'aspect comportemental, Bette serait plutôt le masculin et Tina le féminin…
Il me semble alors évident que ce couple n’est absolument pas un stéréotype ou une caricature de lesbiennes.
Il m’apparaît plutôt comme une évidence que les créatrices de The L Word ont joué sur la dichotomie masculin/féminin autour et par l'être et le paraître des deux personnages, comme s’il y avait là un rappel à l’ordre quant à l’importance ridiculement accordée aux apparences…
Les personnages vont évoluer à mesure que la situation du couple va se dégrader, le personnage de Tina, avec la perte de son enfant va grandir, reprendre de l'autonomie, ne plus aller chez le teinturier pour Bette, être moins disponible, en s’investissant dans la sphère publique. Le couple va se distendre pour arriver à l'infidélité de Bette que Tina va deviner par une main tenue un peu trop longtemps par sa compagne à un vernissage.
La scène sur laquelle je vais m'attarder ci-après survient
dans le dernier épisode de la
Saison 1[1],
elle m'apparaît comme un point d'orgue dans le couple Bette/Tina et dans la
série elle-même, dans l'angle novateur d'approche du genre, de la sexualité
qu'elle révèle.
De retour chez elles, Bette, inconsciente de la révélation que vient d'avoir Tina, mais tout de même perturbée par la dualité des sentiments Raison / Passion qui l’animent et la divisent, se déshabille devant son armoire à glace et soudain son regard se perd sur Tina, les yeux dans le vague, plus « avachie » qu'assise. Bette, inquiète vient vers Tina, qui la dévisage. Bette comprend qu'elle sait, d'ailleurs Tina le lui dit la voix tremblante « I know. I saw it. »[2] Bette, larmes aux yeux, l'entoure de ses bras et soupire un « I'm sorry »[3], désespéré.
Alors, Tina entre dans une colère
noire, la rage l'envahit. Elle se dégage de l'étreinte de Bette et la gifle si
violemment qu'elle chancelle en grimaçant. Elle tente à nouveau d'étreindre
Tina en lui disant qu'elle l'aime mais Tina la repousse en criant une kyrielle
de « Fuck you! »[4] en tapant et giflant Bette furieusement. Bette qui tente
de se protéger des coups et de stopper Tina continue à scander des « I
love you » qui ne trouvent en écho que des « Fuck you !».
De guerre lasse, Bette finit par plaquer Tina à plat ventre sur le lit et se
couche sur elle, la bloquant et lui immobilisant les mains. Tina continue de
pleurer et de crier, le visage dans la couette, Bette lui répète qu'elle
l'aime, ce qui vaut à Tina un sursaut de rage et elle tente de dégager ses
mains en vain.
A ce moment précis, bien qu'elle
soit dans une position physiquement dominante, Bette est désemparée et cherche
l'assentiment de Tina, dont l’avenir de leur relation ne dépend plus
qu’exclusivement. Plusieurs hypothèses pourraient expliquer les raisons pour
lesquelles, profitant de sa supériorité physique, Bette va déshabiller Tina, la
couvrir de baisers de la nuque aux épaules, libérant enfin ses mains, lui
répétant qu'elle l'aime, qu'elle doit la croire, qu'elle est désolée, pour
ensuite glisser sa main entre ses cuisses. Derrière ce geste, cette tentative
de s'approprier l'intimité de Tina dans un tel moment de conflit, on peut voir
beaucoup de tristesse, d'impuissance, de frustration, de désespoir, peut être
même un ultime sursaut de désir de contrôle…
Tina l'adjure d'arrêter, tente de
bloquer sa main, se débat violemment pour repousser Bette et parvient à se
retourner sur le dos. Bette bloque à nouveau les mains de Tina en pleurant,
c'est maintenant elle, qui la supplie d'arrêter ses « Fuck you... »
qu'elle étouffe dans un baiser. Tina continue de pleurer mais se calme, cesse de
se débattre. Bette continue de lui dire qu'elle l'aime en pleurant. Elles
pleurent toutes deux.
Contre toute attente, Tina
renverse Bette sur le lit, prenant alors le contrôle de la situation, à nouveau
en proie à une « Fuckyoumania » incessante. Elle bloque les mains de
Bette puis se penche vivement sur elle et la mord à la nuque, lui arrachant un
cri de douleur. En pleurant Bette la supplie. Mais Tina la mord de nouveau, à la
poitrine. Bette pleure et crie, tentant de se soustraire de Tina, en vain. La
morsure comme arme de vengeance, du « je te fais mal car tu m'as fait mal »,
a évidement un coté animal, charnel. Mais la morsure est une douleur provoquée
par la bouche, la bouche qui a aimé, embrassé, caressé. La morsure est alors
aussi passionnelle. Tina utilise sa bouche pour faire mal, cette bouche dont
aucun autre mot que « Fuck you » ne parvient à sortir. Cette
bouche qu'elle unit alors à celle de Bette, dans un baiser violent.
Bette lui rend son baiser et Tina finit par lui libérer les mains. Tina domine Bette à ce moment, elle a pris le contrôle. Elle se saisit de la main de Bette et la pousse entre ses cuisses, faisant venir Bette en elle. Leur étreinte est courte mais intense, emplie de sentiments divers, amour, amertume, rage, regrets, si intense, si passionnelle, si charnelle...
Au premier visionnage, cette scène m'avait remuée car sa
violence m'avait frappée, j'y voyais bien une lutte pour la domination de
l'autre, les efforts désespérés de Bette pour contrôler la peine de Tina et ne
surtout pas la perdre, la lutte de Tina pour s'affranchir de l'emprise de
Bette. Puis avec le recul c’est à la lueur d'un
article sur la gestion du conflit chez les primates (sic), qu’une autre interprétation liée au
genre m'est venue et m'a frappée par son évidence[5].
Il faut savoir que le bonobo et le chimpanzé sont « cousins » et ont 98% de gènes communs avec l'homme. Ces primates ont de nombreuses similitudes hormis sur la notion qui nous intéresse là, qu’est la gestion des conflits. Alors que les chimpanzés règlent leurs différends par la violence, les bonobos, eux, ont recours à une sexualité parfois débridée pour les résoudre. Il faut savoir que les chimpanzés forment une société dominée par les mâles, contrairement à ce qui se passe chez les bonobos, où ce sont les femelles qui dominent le groupe.[6]
Évidemment le raccourci « bonobo / lesbiennes » présenté ainsi peut paraître inepte ou dégradant, mais si l'on considère la scène en se disant que dans une société régie par les « femelles », les conflits se régleraient par le recours à la sexualité, la scène apparaît alors moins violente et prend une nouvelle dimension, liée à une autre forme de communication dans une société où, justement, ce terme s’est vidé de son aspect relationnel à mesure qu’on l’a empli de technologie…
Évidemment si Bette et Tina étaient des bonobos (ces primates chez qui on a observé toutes formes de sexualité et pratiques sexuelles entre partenaires de sexe opposé ou non), leur conflit serait enfin réglé, car chez les bonobos la sexualité sert à apaiser les tensions ou à se réconcilier. Shane expérimentera aussi ce mode de communication avec Lacey, la fille hystérique depuis que Shane l’a « quittée », après des jours de harcèlement. Les résultats se révéleront plus probants.[7]
Même si, pour Bette et Tina, cet acte ne fait pas office de « calumet de la paix », il marque néanmoins un changement absolu des relations et des statuts dans un couple dont Tina va s'affranchir dès cette séquence. Si l'on met cette scène en parallèle avec celle de leurs retrouvailles dans la Saison 2 [8], la tendance est absolument inversée puisque dès lors, le rapport de force se renverse en faveur de Tina.
Si je me suis penchée avec
autant d’insistance et de précision sur cette séquence, c’est qu’elle me
paraissait intéressante à plusieurs égards, notamment sur les relations de
genre mais aussi et surtout de domination liée au genre. Une confrontation
mettant en scène un couple hétérosexuel dans cette situation n'aurait pu être
traitée de la sorte tant les rôles sexués dans chaque situation sont attendus.
Mise en scène ainsi, l’homme serait apparu dès lors comme « violeur »
usant d’une supériorité physique, quand bien même il n’eut rien fait de plus
que Bette. Il me paraissait intéressant là de voir que mettant en scène un
couple de lesbiennes, les rôles sexués sont alors caducs et la « domination »
aléatoire.
Ensuite il me semblait qu'en matière de vision de la sexualité lesbienne, cette scène brise tous les stéréotypes Hamiltoniens[9] de douceur, d'évanescence saphique…
En conclusion, le couple Bette/Tina peut être lu de manière très sécurisante, comme un couple répondant bien aux critères binaires de l'hétéropatriarcat, un masculin associé à un féminin renvoyant aux célèbres questions de : « qui fait l'homme? Et qui fait la femme? » qu'essuient de nombreux couples homosexuels, comme s’il apparaissait inconcevable qu’une seule et même personne puisse posséder des qualités, aptitudes et endosser des responsabilités qui relèvent des deux genres que la société reconnaît. Comme si un couple ne pouvait fonctionner que sur la seule référence hétéronormée.
Mais parallèlement ce même couple a un coté subversif, il représente un pied de nez à l'hétéropatriarcat me semble-t-il car il démontre très clairement que la distribution des « rôles sexués » est une convention sociale, et non une fatalité biologique, un état naturel. D’où une remise en cause de ce qui est « féminin » / « masculin » ou ce qui ne l’est pas, des catégories de genre.
Les
stéréotypes sur les lesbiennes foisonnent. La série semble s'en jouer, par la
double lecture qu'elle propose.
Une
première lecture est ironique voire caricaturale. Le stéréotype est lancé puis une
lecture au second degré, le désamorce, induit par un sourire, un regard, une
moue, un mot, un « je-ne-sais-quoi » qui fait clin d'œil. Prenons en
exemple la séquence de la visite de Bette et Tina chez le « psy des stars »,
Dan Foxworthy discourt sur la relation lesbienne : “Early sex is
passionate. It's illicit, exciting, still has that factor, but...
very quickly, a kind of symbiosis develops. […] It especially happens between
two women who are doing the work of making a serious commitment to one another.
And when that merging occurs, the intense mutual dependency can be a deterrent
to sexual intimacy.”[10]
/.../
On peut ainsi se dire qu'au lieu de proposer une représentation « littérale » des lesbiennes, The L Word se détache de la performance de montrer ce qui est vraiment « lesbien » et joue avec les stéréotypes pour créer un espace positif de représentation « lesbien ».
[1]
1.14 Limites / Limb from Limb
[2] Trad : « Je sais. J’ai vu »
[3] Trad : « Je suis désolée »
[4] Trad : « Va te faire foutre ! »
[5] (De là, à dire que les lesbiennes n'en seraient donc pas encore arrivées à ce stade de maîtrise de la communication sociale qu’ont atteint les bonobos… sic)
[6]
GAUTHIER, (P), Les bonobos
substituent le sexe à la violence, sur http://www.cybersciences.com/cyber/3.0/n1529.asp,
France, 05/11/1999 (Cité dans http://www.lespantheresroses.org/textes/lezoo.htm)
[7] Episode 1.04 Liaisons / Longing
[8] Episode 2.09 Late, Later, Latent
[9] Cf : Comédies érotiques du photographe britannique, David Hamilton entre 76 et 83.
[10] Trad : « Au début, le sexe est passionné. C’est illicite, excitant, ça se passe toujours comme ça… mais, très rapidement, une espèce de symbiose se développe. […] Cela se produit plus particulièrement entre deux femmes qui effectuent un travail d’engagement sérieux l’une à l’autre. Et c’est là que cette fusion se produit, la dépendance mutuelle intense peut être une force de dissuasion à l'intimité sexuelle »
[11]
“Lesbian Bed
Death” : Nom donné à une panne sexuelle chez les lesbiennes qui, révélé
par une étude scientifique de 1983, serait la conséquence normale de quelques
années de couple lesbien. « Phénomène » nuancé par d’autres
études ou observé aussi chez les gays ou
les hétéros, de plus en plus remis en cause.
[12] Trad : « Oh mon Dieu ! Les lesbiennes ont hâte de fusionner ! »
[13] Cf : Personnage de Chapeau Melon et Bottes de Cuir / The Avengers, G-B, 1961 – 1969.
Sexe, papotages et sextoys
La sexualité est omniprésente dans The L Word, ce qui en fait un cas presque d’exception dans le paysage des séries télévisées. En effet, même une série comme Sex and the city réputée pour ne pas être prude ne montre pas autant de scènes de sexe et lorsqu’elles sont montrées l’intention est souvent burlesque, comique. C’est du « sexe pour rire », du « sexe dédramatisé », vidé de sa charge émotionnelle.
/.../
Au regard de la culture lesbienne contemporaine, on peut dire que la pornographie et l’érotisme sont beaucoup plus présents dans la « communauté gaie » que dans la société en général, et surtout qu’ils y sont beaucoup plus banalisés. Il suffit d’ouvrir un magazine gay (Têtu) ou lesbien (Oxydo) pour constater qu’entre la rubrique littérature et le dossier d’actualité peut se nicher une rubrique consacrée à la pornographie (hard ou soft) de manière très banale. Mais si elles semblent évidentes dans un magazine masculin (FHM), ces libertés paraissent pourtant peu imaginables encore dans un magazine féminin, non lesbien (DS, Elle). Signalons, qu’à contrario, il existe un public lesbien très rétif aux images relatives à la pornographie (tentez d’y trouver une allusion dans Lesbia Magazine!), il s’agit le plus souvent d’un public nourri de la critique féministe de la pornographie en tant que production faite par les hommes pour les hommes.
On peut alors décemment supposer que face à cette déferlante d’images érotiques et d’évocations du sexe lesbien, les réactions peuvent être très contrastées, allant du choc d’un public resté figé sur la mièvrerie « Hamiltonnienne », à la satisfaction du voyeurisme d’un certain public hétérosexuel masculin, en passant par les réactions contrastées du public lesbien. Il y a enthousiasme d’un public lesbien, heureux d’avoir enfin à voir des images de sexualité lesbienne pour alimenter sa libido, et rejet d'un public lesbien anti-pornographie, qui trouvent pornographiques certaines pratiques présentées dans la série (S-M, sextoys).
/.../
La sexualité humaine n´a longtemps été appréhendée que d'un point de vue phallocentrique*, on ignorait toute possibilité de contact sexuel entre femmes, le désir possible entre deux femmes était déjà nié du fait de l´ignorance que l’on avait de la sexualité et de l´anatomie des femmes en général et du fait que l’on considérait les femmes plus « passives » en cette matière. Il est tout de même à noter qu’il faudra attendre la fin des années 1960[4] pour que le plaisir féminin soit enfin reconnu et trente années de plus pour que la science se penche sur le clitoris, alors qu’il y a bien longtemps que le pénis faisait l’objet de recherches.[5]
C'est d'ailleurs toujours par cet angle de vision de la sexualité lesbienne que la notion de lesbian bed death a surgi. La sexualité d'un couple de femmes déjà jugée incomplète ne pourrait que s'émousser plus vite que la sexualité avec un homme (et entre deux hommes, a fortiori!), ce qui renforce le caractère pathologique que l'on se plaît à imaginer du sexe entre deux femmes.
The L Word marque donc une cassure nette avec la représentation de la femme « passive », « soumise » et devant être sollicitée face à la sexualité. Même dans les scènes de sexe hétérosexuel, la femme est active, sollicitant la sexualité et non la subissant. C’est souvent le cas de Jenny face à Tim.
Le succès de la série jouerait sur deux ressorts distincts et reposerait donc sur ces deux fondements, deux réactions devant l'image : voyeurisme des uns et identification des autres.
Et cette diversité possible des regards est évoquée dès le pilote. Jenny observe Shane et l'une de ses conquêtes faisant l'amour dans la piscine de Bette et Tina. Jenny entre dans un univers inconnu et l’on sent bien à son regard qui se perd et revient sur le couple que ce n'est pas par voyeurisme, mais qu'un écho résonne en elle, face à cette scène. En revanche, dès qu'elle raconte à Tim la scène à laquelle elle a assisté, il ne fait aucun doute que le récit de Jenny lui renvoie des images qui suscitent son désir. Sa réaction est plus une réaction d'excitation liée au voyeurisme, même si ce dernier se fait par l'intermédiaire de la narration de Jenny.
/.../
C'est une séquence inimaginable dans une autre série tant
par le sujet abordé que par la liberté de ton qui lui est associée! D'autant
que de la scène évoquée, on montre les instants suivants quand Dana est
prostrée sur son lit, morte de honte, la tête entre
les mains. Lara la rassure. "It's
never happened to me."[9]
Cette situation, on l'a vue cent fois, dans tous genres de fictions
imaginables, on l'a vue mettant en scène un homme et une femme. L'homme
terrassé par la honte, suite à une panne sexuelle, la femme le rassurant de
mots doux et sécurisants, déculpabilisants. Ce clin d'œil met donc en parallèle
la panne sexuelle de l'homme, à l'éjaculation féminine de Dana : la panne
sexuelle de l'homme mise en parallèle avec l'extase sexuelle de la femme! Cette
scène peut être interprétée comme étant encore un petit caillou subversif
déposé au passage dans le jardin de ceux qui croient les hommes indispensables
au plaisir féminin et l'éjaculation réservée aux mâles!
Mais on peut aussi voir, dans cette association du plaisir féminin à la panne sexuelle masculine, l’association du même sentiment de honte, voire du caractère exceptionnel du fait… Quelle que ce soit l’interprétation qu’on en fasse, c’est une scène qui ne peut pas laisser indifférent quant à la sexualité des femmes.
/.../
Après avoir regardé les quatre saisons de The L Word, nul ne peut encore imaginer que la sexualité des lesbiennes aient quoi que ce soit à voir avec la représentation qui en est largement faite dans la production pornographique hétérosexuelle où des femmes s'adonnent aux plaisirs « lesbiens » tels que l'on s'est longtemps plu à l’imaginer, sexualité incomplète faite de caresses qui éveilleraient les sens sans parvenir à les apaiser. Dans ces films, il apparaît inenvisageable que les femmes puissent parvenir à l'orgasme entre elles et puissent se passer d'un recours salutaire au phallus pour y accéder.
/.../
Enfin, la série aborde de manière plutôt précise, l'importance des sextoys dans la sexualité de certaines lesbiennes. L'accent est bien mis sur le fait que le recours aux sextoys n'est pas inévitable, sur le fait que ce n'est pas non plus une pratique marginale et douteuse. En effet, dans l'esprit de nombreuses personnes et ceci qu'elles soient hétérosexuelles ou lesbiennes, le recours à ces jouets sexuels impliquerait plusieurs choses. D'abord, il sous-entendrait que la sexualité entre femmes serait bel et bien incomplète sans le phallus libérateur à l'absence duquel les sextoys pallieraient. Enfin, cette utilisation d'objets sexuels supposerait que la femme y ayant recours ne serait pas vraiment lesbienne, puisque recherchant le plaisir qu'un phallus pourrait lui procurer. Il apparaît alors encore là que la sexualité féminine étant niée et l'anatomie de la femme ignorée, on s'imagine que tout ce qui peut « pénétrer » dans le vagin d'une femme aux fins de lui procurer du plaisir est assimilable à un pénis. En partant de ce principe, on oublie complètement que le vagin est doté de terminaisons nerveuses et les sextoys sont conçus pour stimuler ces terminaisons nerveuses en provoquant des sensations de plaisirs. Il m'apparaît comme réducteur et dangereux de penser que le plaisir vaginal est forcément relié à un désir de pénétration par un homme. Ce serait en quelque sorte imaginer que la femme n'a été « dotée » d'un vagin que pour répondre aux besoins et désirs du pénis de l'homme, se trouvant être d'une forme adéquat pour y prendre place. Ce qui donc épouserait une thèse naturaliste selon laquelle l'homme aurait été créé en premier lieu et que la femme l'aurait été ensuite dans le but unique de le satisfaire...
Il est aussi à noter que l’usage de tous les sextoys ne se réduit pas à un usage vaginal, éloignant alors de tout soupçon de simulacre de coït hétéro-reproductif, la simple recherche du plaisir.
/.../
La série met en évidence que la sexualité lesbienne n'est pas monolithique, qu'il existe autant de pratiques et de visions de la sexualité qu'il y a de lesbiennes.
Le sexe ainsi présenté peut alors revêtir une dimension politique, comme liberté de la femme à disposer de son corps et à jouir sans entraves. « Comme le mouvement féministe, le mouvement lesbien a placé la libre disposition de son corps et le choix de sa sexualité parmi ses revendications, et a consacré à la question de nombreuses réflexions. Tous les textes fondamentaux qui sont rédigés aujourd’hui par les militantes lesbiennes, tel le Manifeste lesbien[21], réaffirment cette revendication d’une sexualité libre et libérée. »[22]
[1] Institution financière gay américaine dont elle était l'ambassadrice commerciale.
[2] NAVRATILOVA, (M), dans une interview donnée au magazine The Advocate, 07/06/05
[3] Episode 2.09 Late, Later, Latent – Projet vidéo de Mark : “A Compendium of Lesbianism, Volume I” qu’il explique ainsi : “what's great about this project is it's not just about sex. These women, they have a way of life, and a culture of their own, and it's revelatory, it's anthropological." Trad : « Ce qui est génial avec ce projet c'est que ça ne parle pas juste de sexe. Ces femmes, elles ont un mode de vie, une culture propre et c'est révélateur, c'est anthropologique.»
[4] MASTERS, (W.H.), et JOHNSON, (V.C.), 1967, Les réactions sexuelles, Paris, Robert Laffont.
[5] C’est le Dr Helen O'Connell
(Royal Melbourne Hospital - Australie) qui affirmera la première en 1998 que le
clitoris est un organe (le seul organe humain uniquement dédié au plaisir) bien
mal connu, avec une anatomie qu’elle met enfin en lumière.
[6] Trad : « Je n'ai jamais été plus humiliée ou embarrassée ou honteuse ou quoi que ce soit d'autre de toute ma vie! ».
[7] Trad : « Waouh! Cette Lara dit être une tueuse au lit! »
[8] Trad : « Dana! Des femmes font tout pour y arriver! Elles lisent des livres sur le Point G. Elles vont dans des ateliers. Oh, mon Dieu, tu devais être totalement en extase! »
[9] Trad : « Ca ne m'était jamais arrivé! »
[10] RAMBACH, (A & M), Op. cit., p.391-404
[11] HARDING, (K.) trad : Feugeas (Y), 2004, Lesbiennes Kâma Sûtra, Paris, Contre-Dires, 144 p.
[12] NEWMAN, (F), 2004, Les Plaisirs de l'amour lesbien, Paris,Presses libres, Le sexe en liberté, 224 p.
[13]
AUBONEUIL, (A), 2002, Histoires qui fondent sous la langue, Paris, La Cerisaie, 182 p.
[14] DORVAL, (A), 2005, Sexe Attitude, Paris, Éditions Gaies Et Lesbiennes, 156 p.
[15] Trad : « Oh, mec, c'est super! Pourquoi à chaque fois que des gouines veulent coucher avec un mec, c'est seulement parce qu'elles essayent de lui piquer son sperme? Ça le fera pas avec moi, les filles ! »
[16] Trad : « Je sais que tu es en période d'ovulation ».
[17] Trad : « à chaque fois »
[18]
Episode 2.10 - Land Ahoy
[19]
Personnages de la série La
Croisiere s'amuse / The Love Boat, E-U,
1977 – 1986.
[20] Trad : « La sexualité est fluide, que tu sois homo, hetero ou bi, tu n’as qu’à te laisser porter par le courant… »1.3 Lignée / Let's Do It Episode
[21]
Le Manifeste lesbien est consultable à : http://www.chez.com/rennesfee/manifestelesbien.html
[22] RAMBACH, (A & M), Op. cit, p. 393
SM = Soft Militantisme
The L Word est la première série s'adressant plus particulièrement à des lesbiennes en mal de représentations en donnant justement à voir un aperçu d'une certaine catégorie de lesbiennes. On peut certes décrier la série et lui adresser les critiques que l'on peut lire de ci de là sur certains forums quant à l’absence des butchs que l'on a déjà évoquée, la non-représentativité des catégories sociales lesbiennes en général dont le niveau de vie des couples et familles est souvent inférieur au niveau de vie des couples et familles hétérosexuels, du fait des différences de salaires hommes/femmes ; les physiques filiformes des actrices, etc.
Il n'en reste pas moins que The L Word est la première série télévisée à offrir 50 minutes de représentation hebdomadaire à un groupe de femmes, qui plus est lesbiennes. Ne peut on pas déjà estimer que ce petit pas pour la lesbienne est un grand pas pour la femme et inversement?
Sous ses abords clinquants et chics, The L Word montre des lesbiennes a priori non militantes, ne fréquentant pas d'associations quelles qu'elles soient. En revanche, dès la fin de la première saison, la série s'attache à essaimer au cours des épisodes des références culturelles lesbiennes. On y voit en effet des moments de rassemblements qui marquent la vie lesbienne états-unienne.
/.../
Kit avait déjà exposé une prise de position féministe, grâce
à Lisa "lesbian-identified
man"[10], personnage par lequel quelques réflexions
intéressantes vont être soulevées. La scène se déroule chez Tina et Bette, où
Tina, Kit, Alice, Shane, Dana, Lara et Lisa jouent aux cartes. Face à certaines
réserves concernant l'intégration de Lisa en tant que lesbienne du groupe, Kit
va s'exclamer : "If the dude wanna give up
his white man rights to be a second-class citizen, then hey, welcome to our
world. "[11]
Cette phrase prononcée par Kit, seule hétérosexuelle du groupe, dénomme clairement les femmes et pas uniquement les lesbiennes, les femmes en général comme des sous-citoyens, des citoyens de seconde classe au regard de l'homme blanc.
Cette remise en cause avait déjà été explorée du coté de l'importance que prend le religieux aux Etats-Unis avec la confrontation Fae Buckley / Bette pour la venue de l'exposition « Provocations »[14]. Dans le dernier épisode montrant cette polémique, une manifestation empêche les œuvres d'accéder au CAC sous l'œil tranquille de la police qui n'intervient pas. En fait, la police n’interviendra qu'au moment où les manifestants bousculent plus violemment et rompent la chaîne humaine qu'avait formé le personnel du CAC, ses artistes et les amies de Bette. Là, les forces de l’ordre s’imposent pour arrêter aussi bien les manifestants que les contre-manifestants qui n'avaient fait que défendre leur liberté à exposer des œuvres jugées provocantes.
Il est extrêmement rare que soit abordées dans une série grand
public contemporaine, des thématiques aussi ardues que la place des femmes
noires aux Etats-Unis, le féminisme, l'extrémisme religieux, les limites de
l'Art et la Censure,
etc.
En effet, si l’on pose l’hétéropatriarcat comme pierre angulaire de toutes les séparations binaires, on peut supposer que remettre en cause les genres et donc l’hétéropatriarcat, c’est aussi remettre en cause les classes d'orientations sexuelles, d’âge, puis les classes sociales, les appartenances ethniques ou religieuses.
[1] Episode 1.12 Libération / Looking back
[2] Episode 2.10 Land Ahoy
[3] Episode 2.11 Loud and Proud
[4]
Gloria Steinem, au même titre que Kate Millet et Betty Friedan, fut l'une des
grandes figures du mouvement féministe aux États-Unis dans les années 1960. C'est celle qui a
popularisé la phrase "A woman without a man is like a fish without a
bicycle" (Trad : « Une femme sans homme, c’est comme un poisson
sans bicyclette. »), entendue en 1970 de la bouche d'Irina Dunn,
journaliste et politicienne australienne. Elle est la fondatrice du magazine
féministe Ms. en 1972.
[5] Trad : « Je sais que toutes les féministes ne sont pas lesbiennes »
[6] Trad : « Ouais, tu as raison, car j'ai jamais
couché avec une femme et je suis définitivement féministe »
[7] Trad : « Et on pense que toutes les féministes détestent les hommes, alors naturellement, elles sont lesbiennes, c'est ça? »
[8]
Trad : « C'est vraiment des âneries car, par expérience, ce sont les
femmes qui vivent avec les hommes qui détestent les hommes! »
[9] Trad : « J’aime les femmes »
[10] Trad : « l'homme-lesbien »
[11]
Trad : « Si le gars veut laisser tomber ses droits d'homme blanc
pour être un citoyen de seconde classe, alors, bienvenue dans notre
monde! »
[12] La Ms. Foundationa été créée en 1972 par Patricia T. Carbine,
Letty Cottin Pogrebin, Gloria Steinem et Marlo Thomas pour redistribuer les
bénéfices du magazine Ms. (créé la même année par Gloria Steinem ) aux
associations féministes qui en avaient le plus besoin. Dès 1974, est créée une « Subvention Ms. Foundation » pour les projets féminins les plus
audacieux en matière d'éducation, d'accès à l'emploi et d'aide aux créations
d'entreprise pour les femmes.
[13] « il
y a un type à la Maison
Blanche qui représente tous ces extrémistes religieux
auxquels tentent déjà d'échapper les immigrants »